Qasida - the impossible journey from East to West
Liên Hoàng Xuân
44 rue de Sévigné - Paris, 3ème
Du 28 novembre 2024 au 15 février 2025
© NORTH, 2024, Liên Hoàng Xuân
Dans cette exposition personnelle, Liên Hoàng Xuân revient à la poésie arabe classique, née du désert et de l’errance, instaurant le voyage comme lieu de fécondité et d’élévation. Ces célèbres poèmes appelés Qasa’ed, furent énoncés dès le I-IIIe siècle par des poètes bédouins qui traversaient d’est en ouest la grande Arabie préislamique. L’artiste souligne leur survivance dans l’excentricité baroque et lyrique qu’inventent les cultures populaires, arabe et orientale. L’artiste les perçoit comme « un réceptacle alien qui mélange toutes les influences. Loin d’être en décrochage avec la modernité, ils en hybrident toutes les formes, n’en jettent rien ». Leurs territoires sont devenus le terrain délocalisé des conflits occidentaux, le sol où épuiser les gisements et enterrer les rebus de la surproduction mondiale. Liên Hoàng Xuân propose un commentaire grinçant de cette mise à sac et du coût de l’opulence occidentale. C’est au cœur de ce dépouillement, qu’elle célèbre la profusion, les trésors inviolables, de grâce et de fantaisies.
L’artifice est aussi l’héritage de traditions culturelles qui ouvrent ainsi leur dialogue avec tout ce qui nous surpasse, l’amour, le beau, le divin, l’inespéré. Dans certains temples c’est en brûlant un billet factice ou une miniature en toc que l’on appelle une meilleure fortune. La surcharge, les couleurs excessives, l’apparat exagéré et les productions d’illusions peuvent aussi manifester une forme de spiritualité. L’ornement devient une marque de respect, qui ne s'enorgueillit pas de rivaliser avec la beauté de la nature.
L’artiste repense la pop culture des régions extra-occidentales, comme l’effet stylistique délibéré qu’ils sont. Le « cute », le « kitsch », creusent aussi l’écart entre le moyen et ce qu’il vise, l’allure et ce qu’elle accuse. L’artiste romantise des paysages désolés, terrains vagues quasi-désertiques et constructions inachevées. Elle dépose son filtre. Elle ajoute sur l’image un cœur, à la manière des stickers que proposent les réseaux sociaux. Une “strassification” qui rappelle aussi ce geste lointain, lorsque nous marquions nos agendas de motifs tendres, de paillettes de pacotilles, sceau d’innocence au beau milieu des embrasements de l’adolescence.
L’artiste utilise des fleurs synthétiques ou des câbles électriques. Elle enduit ses œuvres de latex ou recrée la texture du pétrole. Deux ressources qui sont le fruit d’une fossilisation ou un moyen d'auto-défense du végétal, faisant l’objet d’une extraction obsessionnelle et dévastatrice. Liên attache ces matières polluantes à des formes poétiques, un herbier, un soleil. La fleur fraîche privilégiée, chère, mono-cultivée est montrée dans son état putride, telle une nature morte de nos excès. Lorsque Liên Hoàng-Xuân emploie un rose poudré, un gris clair c’est pour nous rappeler un air irrespirable, la poussière d’un immeuble effondré recouvrant tout ceux qu’il abritait. L’inquiétant mauve vient comme un liquide chimique renversé par erreur ou précipitation sur un tissu fragile.
Le toxique, le plastique, le latex deviennent un moyen de réaffirmer la persistance du vivant. Les polluants éternels deviennent un symbole railleur pour rappeler que ces pays, même perpétuellement agressés, ne peuvent pas mourir.
Reprenant de la littérature arabe archaïque la plainte mélancolique, l’artiste la transfigure en un grand autel honorant l’âme des vaincus et l’acharnement du poète. Liên Hoàng Xuân célèbre ainsi deux illustres figures dissidentes de la littérature arabe classique, aux indisciplinables déplacements. Le sulfureux Al-Mutanabbī, poète errant et guerrier du Xe siècle, et celui qui lui tient lieu de double contemporain, le poète palestinien Mahmoud Darwich. L’écartèlement des boussoles de l’exposition rappelle les expéditions des poètes nomades dans toutes les directions, mais aussi ce voyage devenu aujourd’hui impossible. Leur agrandissement, leur isolement les rendent inutiles pour traverser des pans du monde. Chaque boussole n’indique plus qu’un seul point cardinal. Scindées en quatre ; Nord, Sud, Est et Ouest ne partagent plus le même cadran - comme une inquiétude que les cartes aujourd’hui ne guident plus aucun poète, les boussoles de l’artiste ne peuvent plus être glissées dans un vêtement. Tel un vieil objet patiné dont on ne connaîtrait plus l’utilité et qui serait le symbole d’une période révolue.
Artiste franco-tunisienne, Liên Hoàng-Xuân est une artiste plasticienne et réalisatrice née en 1995.
Diplômée des Beaux-Arts de Paris (ateliers Tayou et Cogitore) elle a également étudié à l’école des arts visuels de l’Académie des Beaux-Arts de Beyrouth (ALBA).
Sa pratique plurielle, composée de sculptures, vidéos, installations immersives, peintures ou encore de gravures, interroge la manière dont l’histoire collective et notamment coloniale impacte les trajectoires individuelles et affectives. Reprenant à son compte la formule de Bukowski “South of no North”, elle développe une pratique figurative inspirée des villes de sa famille (Tunis, Saigon) et de Beyrouth où elle a vécu de 2019 à 2023.
A partir de géographies fictives, elle crée des dispositifs narratifs où se confronte le ton lyrique du récit amoureux à celui, crépusculaire, de récits eschatologiques venus des grandes catastrophes historiques, des mythes païens ou encore des théories du complot d’internet.
Le travail de Liên Hoàng-Xuân a été exposé dans nombre de galeries (Lalalande, Loft, Fahmy Malinovsky), foires (Asia Now, Menart fair) et institutions internationales telles que le Beirut Art Center, le Frac Normandie-Caen, la Grande Halle de la Villette, la Casa Conti - Ange Leccia. Elle est également co-fondatrice de l’ex-collectif YBM basé au Liban, qui a organisé des expositions indépendantes dans le patrimoine architectural abandonné de Beyrouth entre 2020 et 2023, lauréats de la bourse Fund the Arts in Beirut de la Fondation Mophradat.
Actuellement en résidence dans la promotion Fabrique 2024-2025 de la Fondation Fiminco, elle a également été résidente à la Villa Belleville en 2023.
© Daniela Ometto, photographies






Texte de Chirine Hammouch, critique d’art
On pourrait penser, devant ces rideaux rouges, ces fleurs en tissu, ce rebord de meuble de télévision recouvert d’un napperon, pénétrer dans l’intérieur des grands-parents restés au pays. Il y a quelque chose de chaud et d’enveloppant. Tout respire la tendresse et la douceur. Entrer dans l’espace d’exposition c’est se laisser traverser par les souvenirs. Les siens et ceux de l’artiste d’origine tunisienne et vietnamienne qui convoque son récit familial au travers de rubans roses chinois qui ornent un coin de mur, des branches de cerisiers et d’un voile brodé d’or qui évoquent les habitations de la classe moyenne des pays d’Afrique du nord et d’Asie. Une esthétique délicieusement kitsch, savoureuse même pourrait-on dire, tant elle nous parle. Car on les a déjà vus ailleurs ces fausses fleurs, ce faux or, ce faux mobilier d’apparat. Dans des boutiquiers bas de gamme mais aussi dans les salons des cousines et des tantes éloignées. Ces bibelots disent la volonté de se hisser parmi les plus aisés au moyen d’une scénographie reprise du monde du théâtre. Il n’y a qu’à voir le cérémoniel mis en place lorsque les propriétaires des lieux reçoivent des invités, surtout s’ils viennent de l’autre côté de la Méditerranée. Les objets réunis par Liên Hoàng-Xuân racontent ce goût pour l’extra-ornementation déployé dans l’espace intime mais aussi à l’occasion des grandes célébrations nuptiales.
Dans les deux films diffusés au centre de la pièce, l’inclination pour les années 2000 est poussée à son paroxysme pour la blague. Un humour imprégné du regard que ceux, désormais installés en France, portent sur les contenus télévisuels diffusés à heure de grande écoute dans chaque foyer maghrébin. On y voit le musicien underground libanais Kid Fourteen incarner le poète du Xe siècle Al-Mutanabbi, protagoniste des écrits du Palestinien Mahmoud Darwich, traversant un désert artificiel dans une chorégraphie volontairement décalée. C’est une réflexion aussi sur l’errance qui parle à tous ceux qui ont été contraints de fuir leur domicile suite à la Nakba.
Dans la partie intitulée “Al Nassib” : le récit de la lamentation du troubadour avant son voyage épique. On découvre des photographies transférées sur bois de zones périphériques, transitoires, inesthétiques en ce sens que ces non-lieux, situés entre Sfax et Tunis, n’intéressent en rien les locaux. Mais il y a une forme de beauté, poétique et mélancolique, dans ces vues de sable et de terre, ces territoires délaissés ou engloutis par l’arrivée brutale d’édifications architecturales. On sent tout l’amour de l’artiste porté à ses terres d’origine par les cœurs en perles de sucre apposés comme en pansement sur ces terrains vagues qui racontent l’ennui des étés de son enfance. La plasticienne produit une archéologie des souvenirs à la manière du poète épris d’amour pour une femme disparue qui doit composer avec les traces restantes de son désir.
Le plafond est étoilé, parsemé des noms de constellations écrits en arabe. À l’entrée, une évocation de l’explorateur Al Idrissi dont deux cartes, réalisées sur une commande du roi de Sicile, sont reproduites sur céramique. Par l’hommage rendu aux Qasa’ed, poèmes bédouins dont l’origine, encore indéterminée, daterait des premiers siècles pré-islamiques, Liên Hoàng-Xuân propose une réflexion personnelle sur la cartographie inégalitaire du monde, porteuse de discriminations et de rapports de domination. Indéniablement, un regard est à poser sur les luttes et les douleurs contemporaines pour proposer, le temps d’une exposition, les prémices d’un dialogue entre des nations et des cultures réfractaires à toute réconciliation possible.














